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Les collèges électoraux confessionnels… au-delà du تفو (tfou) et du نيعئ (nya32)

Posted by worriedlebanese on 21/02/2013

Et si pour un petit moment on oubliait toutes les considérations normatives. Si pour un bref instant on laissait de côté les “on doit” et les “ça devrait” pour réfléchir à partir de “ce qui est”, de la réalité politique du Liban actuel. C’est seulement à partir de ce moment que l’on pourra mesurer les effets que la réforme électorale pourrait avoir. Observons notre paysage politique dans toutes ses composantes: les partis politiques, les citoyens/électeurs, le discours politique, le fonctionnement des institutions politiques… Que trouvons nous alors?

  • Des partis à étiquette communautaire qui fonctionnent comme structure clientéliste. Vous avez dit Tashnag pour les Arméniens? Parti Socialiste Progressiste pour les Druzes? Amal et Hezbollah pour les Chiites? Mustaqbal pour les Sunnites? Courant Patriotique Libre, Forces Libanaises, Kataeb, Marada, Parti National Libéral, Bloc National pour divers chrétiens? Ces partis dominent notre chambre des députés et le paysage politique libanais.
  • Un discours politique hyper-confessionnel. La question de la représentation/représentativité confessionnelle est un thème récurrent. D’abord l’apanage des partis chrétiens (exclu du jeu politique par l’occupant Syriens et ses alliés ou réduit à la portion congrue par leurs alliés de l’Alliance quadripartite), elle est aujourd’hui partagée par les partis et mouvances sunnites (Moustaqbal, “indépendants” et mouvances islamistes). Du côté Druze et Chiite, l’exercice monopolistique du pouvoir par des formations clientélistes/confessionnelles rend inutile tout discours sur la représentation/représentativité. Mais la défense des “intérêts communautaires” reste un enjeu principal et un thème récurrent.
  • Des citoyens obsédés par des considérations propres à leur groupe confessionnel. Les discussions politiques s’articulent surtout autour de la peur de l’Autre, et des dynamiques ou chamailleries intra-communautaire… Les Chrétiens sont obsédés par la rivalité entre Geagea et Aoun et ils ne parlent que du danger Iranien ou Séoudien (mot de code pour Sunnite et Chiite). Les Druzes se mobilisent derrière un seul homme pour exorciser leur peur de minoritaires dans “leurs” régions. La guerre civile syrienne traverse les Chiites et les Sunnites… Partout on brandit des figures du passé et on réchauffe leurs discours (Kamal, Bachir, Rachid, Camille, Pierre, Suleiman, Mousa, Rafik et compagnie)…
  • Des institutions politiques traversées, articulées ou paralysées par des réseaux clientélistes à étiquette communautaire…

N’en déplaise aux anti-confessionalistes de base, nos institutions politiques ne sont pas responsables de cet état de fait. En réalité, tous les mécanismes légaux et politiques prévus par notre système politique ont été neutralisés par les structures clientélistes à base confessionnelle et le régime politique contra-legem qu’elles ont établi avec l’aide des armes (qui leur ont permis de territorialiser leur pouvoir d’abord en 1958 puis à partir de 1975) et le “mandat” syrien (qui a permis à certains d’entre eux de traduire institutionnellement leurs “acquis” militaires)… sans compter sur l’imagination de notre classe politique qui dans son ensemble continue à s’inspirer de la pratique baasiste du pouvoir en privilégiant les méthodes informelles aux méthodes formelles du pouvoir (basé sur des institutions spécialisées et hiérarchisées): Le Président de la Chambre choisit le recteur de l’Université Libanaise, un Premier Ministre développe un nouvel appareil sécuritaire (qui lui obéit qu’il soit au pouvoir ou pas), le Président de la République préside une “Table du dialogue national”…
Face à ce paysage politique désolant, quel effet pourrait avoir cet article 2 approuvé par les commissions parlementaires? Pour essayer de le mesurer, il est important de l’aborder dans son intégralité: établissant à la fois des collèges électoraux confessionnels et un mode de scrutin proportionnel.

Si l’article 2 devenait loi…
Pour tenter d’imaginer les effets que l’article 2 pourrait avoir sur l’opération électorale, nous ne nous intéresserons qu’à deux moments: Celui du vote et celui qui suit le décompte des voix. Nous les aborderons de manière différente. Pour le vote, nous nous intéresserons qu’à quatre électeurs, que nous essayerons d’inscrire sociologiquement, même si c’est d’une manière sommaire. Pour la période qui suit le décompte, nous nous intéresserons au paysage politique que nous imaginerons suite à l’annonce des résultats.
Prenons d’abord quatre électeurs: Joseph du Metn, Nadine de Baabda, Khaled de Tripoli et Ghinwa de Nabatieh. Les quatre résident à Beyrouth mais votent normalement dans d’autres circonscriptions (en raison de la gestion patriarcale des registres électoraux), comme c’est le cas pour près de la moitié des électeurs libanais.

  • Joseph s’était abstenu de voter au Metn en 2009. Issu d’une famille chrétienne mixte, la circonscription dans lequel il votait (mais ne résidait pas) lui convenait bien. Sa mixité tant au niveau du collège électoral que de la distribution communautaire des sièges (4 maronites, 2 grec-orthodoxes, 1 grec-catholiques, 1 armenien-orthodoxe) reflétait en quelque sorte la propre mixité de sa famille. L’article 2 le frustre, l’enferme dans une case confessionnelle et limite son choix aux membres d’une seule communauté. Mais à malheur quelque chose est bon: il peut biffer le nom de l’ensemble des chefs de guerre et de leur descendants qui appartiennent à cette communauté. Il peut voter pour de nouvelles têtes, de nouveaux noms et des gens qui proposent un vrai programme, qu’ils soient originaires de Jezzine, de Beyrouth, de Zahlé ou du Akkar. Le choix n’est pas particulièrement alléchant, mais bon…
  • Nadine avait voté à Baabda en 2009. Bien que de parents chiites, ni elle ne se définit ni elle ne se reconnaît dans sa communauté. Elle abhorre le système politique libanais et vouent une haine féroce pour le 14 Mars et à leur base politique. Elle méprise son cousin qui est dans Amal mais n’a pas peur du Hezbollah qu’elle qualifie de mouvement de résistance (même si elle n’adhère pas à son programme religieux). L’article 2 la choque profondément. Elle refuse de voir son choix limité à sa propre communauté. La circonscription dans laquelle elle votait dans le passé lui convenait mieux. Elle était mixte aussi bien au niveau des électeurs que des élus: 3 maronites, 2 chiites, 1 druze. Elle a décidé de boycotter ces élections.
  • Khaled vote à Tripoli. De classe moyenne, il en veut aux notables de Tripoli qui ont échoué à dynamiser l’économie de sa ville. Très concerné par la situation sécuritaire dans sa région, il ne comprend pas comment le Premier ministre pourtant originaire de cette ville n’a su rien faire, et ne propose rien de concret pour répondre à ce problème. Et c’est sans parler de la crise syrienne qui secoue sa ville à partir de Jabal Mohsen. Son choix est fait. Il vote la conscience tranquille contre les notables, contre les pro-syriens, contre les salafistes… en composant sa propre liste groupant autant de personnes de la Jamaa Islamya que du Moustaqbal.
  • Ghinwa est inscrite à Nabatieh, région qu’elle ne visite qu’à l’occasion des mariages, des décès et des fêtes. Son coeur bat à gauche et il suffit de mentionner Amal et Hezbollah pour la mettre dans tout ses états. Après avoir décidé de boycotter ses élections, elle avance vers le bureau  le coeur serré mais résolue à voter pour quatre candidats qui militent au sein de divers partis vert et de gauche.

crystalball

Finalement, moins d’un million et demi de Libanais ont voté. Le taux de participation est parmi les plus faibles de l’histoire libanaise. Les personnalités qui ont appelé au boycotte se félicitent du résultat, mais des experts estiment que la mobilisation des électeurs était moindre en raison du caractère strictement intra-confessionnel des élections. Les dépenses électorales n’ont jamais été aussi faibles alors même que les collèges électoraux avaient une dimension nationale. Les conséquences les plus notables sont:

  • L’entrée au parlement de nouveaux partis. Pour la première fois de son histoire, le Liban voit se regrouper à l’intérieur du parlement des élus salafistes. Plusieurs autres partis islamistes prennent également place à la Chambre: les Ahbash et la Jamaa islamiya. Ils ne sont pas très nombreux mais leur voix se fait entendre à l’intérieur des instituions de l’État. Le Bloc National refait son entrée au parlement. Et pour la surprise générale, les Gardiens du Cèdre obtiennent deux sièges.
  • L’affaissement des “grands partis”: Le courant du Future et le PSP perdent un certaine nombre de sièges, de même que les Forces Libanaises et le Courant Patriotique Libre.
  • L’éclatement des blocs parlementaires. Les alliances entre forces appartenant aux mêmes blocs parlementaires se sont déliées durant les élections, surtout dans les blocs mixtes sur le plan communautaire mais dominés par une force politique communautaire. Ainsi Moustaqbal n’arrive qu’avec beaucoup de mal à former une coalition autour de lui, de même que le Parti Socialiste Progressiste. Leurs blocs rétrécissent et se fragilisent. Le Courant Patriotique Libre perd également des alliés, même s’il a tenté de concourir dans plusieurs collèges électoraux.
  • L’explosion du nombre d’indépendants au sein du parlement est impressionnant, surtout du côté chrétien et chiite. Ils mettent du temps pour se regrouper. La plus grande surprise est la multiplication des petites formations anti-confessionnelles en dépit de l’adoption de collèges confessionnels.
  • Les élus non-maronites s’affirment de manière plus forte au sein des formations chrétiennes. Et parmi les indépendants, ce sont ceux-là qui investissent le plus d’énergie à rapprocher les uns des autres pour former des petits blocs parlementaires, embryons de nouveaux partis politiques.
  • Des partis longtemps alliés se distancient un peu les uns des autres. La Mahdalé Hezbollah-Amal n’a pas aussi bien fonctionné que d’habitude. Des rivalités se sont faites sentir entre les deux formations. De même le Courant du Future n’arrive plus à contrôler la Jamaa Islamiya dont l’alliance le fragilise (approfondissant les divisions entre son aile conservatrice et son aile libérale). L’alliance Kataeb et Forces Libanaises est une chose du passée.

2 Responses to “Les collèges électoraux confessionnels… au-delà du تفو (tfou) et du نيعئ (nya32)”

  1. Glad to see you back!

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