Worried Lebanese

thought crumbs on lebanese and middle eastern politics

Habemus Majlisan!

Posted by worriedlebanese on 14/06/2011

Cinq mois de gestation – “autant qu’une chèvre”, comme l’a remarqué une amie – pour que le Liban accouche d’un gouvernement. On s’attendait à un changement notable, à un gouvernement tourné vers l’avenir. C’est peut-être ce que nous réservait la formule initiale de Nagib Miqati. Mais c’est finalement Nabih Berri qui a fait accoucher un gouvernement de 30 membres: un gouvernement résolument ancré dans la réalité la plus proche, la plus immédiate, celle du petit jeu politicien où le seul horizon est la prochaine échéance électorale (dont les contours commencent à se dessiner). Exit les ministres femmes. Aucune formation membre de la coalition gouvernementale (qui regroupe pas moins de 8 partis politiques et onze notables “indépendants”) n’a daigné proposer UNE ministre! Exit le seul “représentant de la société civile”, c’est-à-dire Ziad Baroud, qui a sans doute déçu plus d’un, mais qui jusqu’au bout a incarné par son style de communication et les valeurs qu’il représente le type de ministre auquel une majorité de libanais aspire. Exit l’espoir de l’inclusion des minorités. On avait parlé de la nomination d’un ministre Aléouite et de la réapparition d’un Ministre Protestant (à l’instar de B. Flayhan) ou Latin (à l’instar de N. de Freige)… espoirs déçus.

Avant d’examiner successivement les nouvelles dynamiques que reflète le gouvernement, commençons par une description sommaire.

Le second gouvernement Miqati comprend 8 partis politiques: CPL (6 ministres dont un d’État), PSP (3 ministres avec portefeuilles), Tashnag (2 ministres dont un d’État), Marada (2 ministres dont un d’État), Amal (2 ministres), Hezbollah (2 ministres dont un d’État), PSNS (1 ministre d’État), Parti Démocratique (1 ministre d’État). Les 11 autres ministres sont des “indépendants”.

Sur les 30 Ministres que comprend ce gouvernement, 8 sont hérités du gouvernement Saad Hariri (dont cinq gardent leur portefeuille ministériel) et 6 autres ont déjà participé à un gouvernement. Sur les 16 nouveaux ministres, 3 sont députés (S. Karam, A. Karamé, A. Terro), 5 ont été des candidats malheureux ou sacrifiés aux législatives de 2009 (Ch. Cortbawi, F. Ghosn, N. Khoury, V. Saboundjian, N. Sahnaoui) et 2 sont issus de la fonction publique (M. Charbel, P. Manjian).

Les éléments insolites du gouvernement

1. Migration communautaire des notables “indépendants”. Cette catégorie d’indépendants regroupe généralement des notables dont le capital politique n’est pas suffisamment important pour qu’ils constituent des partis politiques ou des réseaux clientélistes plus ou moins autonomes au sein de l’appareil public (étatique ou municipal). En réalité, la marge de manoeuvre politique des indépendants est extrêmement réduite, et ils doivent généralement s’appuyer sur un réseau clientéliste au sein de l’Etat, ce qui les rend très peu “indépendants”…

En raison de l’exclusion musclée de la majorité des forces politiques chrétiennes du jeu politique (de 1992 à 2005), le Liban s’est habitué d’une part à une sur-représentation de ministres chrétiens dit “indépendants” et d’autres part à une importante répartition de ministres chrétiens entre réseaux clientélistes musulmans (Chiites, Sunnites et Druzes). Cette tendance a été revue à la baisse depuis 2005 et la réintégration des principales forces politiques chrétiennes au jeu politique (grâce à la bipolarisation politique et la division des chrétiens… comme quoi la division peut faire la force). Aujourd’hui, on ne trouve que 4 ministres chrétiens “indépendants” (contre 11 ministres chrétiens affiliés à des forces politiques et des réseaux clientélistes chrétiens) : deux relèvent de la part présidentielle, un est le résultat d’un compromis entre deux personnalités maronites, et le quatrième relève du Premier Ministre sunnite).

En revanche, on retrouve ce phénomène des “indépendants” au sein d’une communauté musulmane: la communauté sunnite avec 6 “indépendants” sur les 7 ministres qui lui ont été attribués (le septième relève du réseau clientéliste Druze). Ceci a eu lieu suite à l’exclusion musclée du Courant du Future – le réseau clientéliste essentiellement sunnite appartenant à la famille Haririqu’elle a constitué depuis 1992 et graduellement transformé en un des piliers du pouvoir au Liban qui est devenu depuis 2005 la formation hégémonique sunnite.

2. Déséquilibre communautaire. Pour pallier aux défauts dans la représentativité des ministres sunnites, on a accordé aux sunnites un ministère (d’État) en plus et aux chiites un ministère (d’État) en moins… Pour la première fois depuis des décennies, on a dérogé à la règle du partage égale entre Maronites, Chiites et Sunnites. Le second gouvernement Miqati comporte 7 ministres Sunnites, 6 ministres Maronites et 5 ministres Chiites. Et on a continué dans la politique d’exclusion des petites communautés, notamment Arméniennes-Catholiques, Protestantes, Latines et Aléouites qui sont représentées au parlement mais pas au gouvernement.

3. Un régime dissocié. Le pouvoir quadripartite perd une de ses roues. Une des forces principales qui participe à la gouvernance du pays ne participera pas au gouvernement: Le Courant du Future. Son exclusion du gouvernement ne signifie pas pour autant son exclusion de la gouvernance pour trois raison:

  • Depuis les années 1980, ce réseau peut compter sur de solides relations internationales établies par la famille Hariri avec le pouvoir Séoudien, Emirati, et Kuwaitien, sans compter sur les relations avec les gouvernements et les milieux d’affaires occidentaux (et notamment Français et Américains).
  • Depuis 1992, ce réseau a infiltré l’appareil étatique à travers une politique de nomination, de protection, et de captation d’autres réseaux. Aujourd’hui, il a la particularité de pouvoir s’appuyer à la fois sur des agents et des réseaux étatiques et extra-étatiques (un grand nombre de sociétés privées dans le domaine de la construction, de la banque, des médias, de la communication…). Depuis 1998, ce réseau  a montré à plusieurs reprises que son exclusion d’un ministère ne signifiait pas l’arrêt de son influence.
  • Enfin, depuis 2005, ce réseau peut compter sur une forte mobilisation de la communauté sunnite à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Etat.

Depuis 1992, la gouvernance au Liban est constitué autour de quatre principaux groupes politiques: le Courant du Future, le Parti Socialiste Progressiste, Amal et Hezbollah. Chaque groupe politique s’appuie sur un réseau clientéliste dont trois phagocytent: le réseau clientéliste chiite de Nabih Berri, le réseau clientéliste sunnite de Rafic Hariri et le réseau clientéliste druze de Walid Joumblatt.

Jusqu’en 2005, la structuration clientéliste du pouvoir connaissait deux “anomalies”:

  • L’anomalie du Hezb. Un des piliers du pouvoir possédait un réseau clientéliste qui ne s’appuyait pas sur l’Etat, ni pour défendre ses intérêts, ni pour y puiser ses ressources. Effectivement, pour défendre ses intérêts, le Hezbollah comptait sur la Syrie, et pour ses ressources il s’appuyait sur l’Iran et la diaspora.
  • L’anomalie chrétienne. Dans la configuration quadripartite bâtie par la Syrie, les chrétiens n’avaient que deux choix: soit intégrer les petits réseaux clientélistes chrétiens de Frangieh, de Murr et des familles de Zahlé à faible rendement politique, soit intégrer les sous-réseaux clientélistes chrétiens qui relèvent des grands réseaux de Zaïm musulmans (principalement Jumblatt pour le Mont Liban méridional, Hariri pour Beyrouth et Berry pour le Sud).
Avec le gouvernement Miqati, trois nouvelles “anomalies” se sont rajoutés:
  • L’anomalie CPL: la principale force politique au gouvernement, le CPL avec ses 6 ministres, ne s’appuie pas sur un réseau clientéliste (le CPL ne semble pas avoir bâti durant ses trois années de participation au pouvoir un réseau clientéliste peut-être en raison du peu de nomination, à la différence des Forces Libanaises qui ont su être beaucoup plus efficace au sein des FSI, par exemple).
  • L’anomalie Sunnite: la principale force politique au parlement, et une des principales forces clientélistes au sein de l’appareil étatique est exclue du gouvernement. Elle est remplacée par des notables “indépendants” qui s’en rapprochent sur le fond (surtout par rapport à la politique économique et les relations internationales) mais qui ne peuvent pas remplir les mêmes fonctions symboliques et clientélistes. Ceci va créer une nouvelle dynamique qui va sans doute compliquer et alourdir le travail gouvernemental, mais peut-être profiter au Courant du Future (mais pas à ses alliés chrétiens).
  • Vers la résorption de l’anomalie Hezb? Le Hezb peut de moins en moins compter sur un appui étranger et se voit contraint de s’appuyer sur l’Etat libanais. Ceci l’a conduit à faire chuter un gouvernement et à écarter le premier ministre qui n’était pas prêt à lui accorder la couverture dont il a besoin…
Le développement des réseaux clientélistes et la manière dont ils ont phagocyté l’Etat Libanais ont conduit au développement d’un mode de gouvernance qui repose sur des règles informelles apportées par les différents acteurs afin de protéger leurs intérêts. Même si ces règles informelles contredisaient les principes formels de gouvernement (comme le pouvoir hiérarchique au sein de l’administration, la centralisation du pouvoir et la séparation des pouvoirs), le gouvernement reflétait en quelque sorte le système de partage des ressources et de répartition du pouvoir au sein de l’appareil étatique. Avec les nouvelles anomalies qui se sont rajoutées au système suite à la formation du deuxième gouvernement Miqati, nous entrons dans une nouvelle phase où le gouvernement ne reflète plus le système de gouvernance (ni la répartition des forces au sein de la société)… Cette nouvelle tension entre le pouvoir “réel” et le pouvoir “formel” ne peut perdurer sans influer sur les règles formelles ou informelles du pouvoir… La manière dont ceci se fera n’est pas encore clair.

2 Responses to “Habemus Majlisan!”

  1. WV said

    Thanks for the post! Given T. Arslan’s instant resignation, I believe it would be interesting to say a few words on the (perceived) difference(s) between a ministry and a state ministry, especially on the accompanying entitlements.

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