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وين الدولة, la rengaine de Sibylle R

Posted by worriedlebanese on 10/08/2010

Je suis tombé sur deux articles signés par Sibylle Rizk, journaliste à l’Orient-Le Jour en lisant une vieille édition du Figaro (celle du vendredi 6 août): Le Liban apprend à vivre sans Etat et La rengaine d’Abou Ali. Le premier article se présente comme une analyse de fond, un “éclairage” sur les raisons derrière le classement du Liban au 34e rang des Etats défaillants. Le second article s’ouvre sur un “portrait”, celui d’un chauffeur de service (taxi collectif), Abou Ali. Ce deuxième article nous offre, sans même le réaliser, une clef d’analyse extrêmement précieuse qui nous permet de mieux comprendre le premier. Sibylle Rizk nous apprend que Abou Ali répète continuellement “ما في دولة بهالبلد”, “Il n’y a pas d’État dans ce pays”, “C’est son expression favorite. Il la répète chaque fois que l’un de ses passagers lui raconte ses déboires”. L’ensemble de l’article est construit autour de cette expression favorite d’Abou Ali. La journaliste la prend comme illustration d’une sorte de sagesse populaire. Mais d’un point de vue analytique, on réalise bien que ce n’est qu’une rengaine, une expression creuse qui ne fache personne, une formule consensuelle qui fait l’unanimité. Elle désigne un bouc émissaire en quelque sorte abstrait, une personne morale (comme diraient les juristes), une institution désincarnée. Cette rengaine se veut comme la conclusion d’un raisonnement, mais en fait c’est une premisse. Cette expression fait figure d’une formule magique qui permet à celui qui la profère de faire l’économie de l’analyse d’un problème et de la recherche d’une solution. Cet article nous montre bien que l’usage de cette formule est le même à tous les niveaux: au niveau de la population (à travers l’exemple d’Abou Ali), au niveau des analystes (un économiste et un sociologue), au niveau des journalistes (Sibylle Risk), et même au niveau des ministres (représentés par Charbel Nahas).

Par définition, une prémisse est considérée comme évidente par elle-même. Elle ne nécessite donc aucune démonstration. Et en l’occurrence, tout dysfonctionnement (ou tous les dysfonctionnements) de l’Etat devient l’expression de son absence, et non pas le résultat de quelque défaillance structurelle ou de l’action (volontaire) de ses agents.

Sibylle Rizk se permet de titrer son article “Le Liban apprend à vivre sans Etat”, comme s’il s’agissait de l’Afghanistan. Seulement, ce titre cache une toute autre réalité. L’Etat libanais est de loin le premier acteur économique, le premier employeur, le premier assureur (avec une sécurité sociale dont une large portion de la population bénéficie), le premier éducateur (son réseau est depuis près de deux décennies le premier réseau éducatif du pays), le seule régulateur économique et bancaire, et quasiment le seul acteur public (l’Etat est structurellement extrêmement centralisé et rechigne à reconnaître toute autonomie aux institutions publiques ou à partager le pouvoir avec des autorités locales). On est bien loin d’une absence…

Faux et usage de faux

Charbel Nahas se permet de dire que “L’État comme cadre formel de gestion organisée des affaires de la population n’a cessé de reculer, que ce soit en termes de qualité des prestations ou d’emprise sur la population libanaise». Ceci est absolument faux. L’Etat n’a cessé de s’étendre depuis les années 1940 et à étendre son emprise sur des secteurs de l’économie. Les services qu’ils proposent n’ont cessé de croître. On pourrait à juste titre relever que la qualité de certains services laissent à désirer… mais on ne peut pas prétendre que son emprise sur la population a reculé! L’Etat au Liban est partout. C’est un mammouth colossal dont dépend une grande partie de la population. Et ses décisions affectent tout le monde.

Charbel Nahas surenchérit en disant «La dette publique, qui représente 150 % du PIB, est le reflet le plus éloquent de cet effritement», «Ce qui restait de l’État, à savoir sa fonction financière, a été asservi au bénéfice des groupes subétatiques que l’on appelle “communautés”». C’est également faux. La dette publique est le reflet d’une politique économique, celle des gouvernement successifs de Rafic Hariri (au temps du “mandat” syrien), et non pas «le reflet le plus éloquent de cet effritement». Et en ce qui concerne les bénéficiaires de ce soit disant “effritement”, ce ne sont pas les “communautés” qui restent au Liban des corps non organisés et non représentés (l’Etat ne leur reconnaît pas de representants politiques, mais uniquement des représentants religieux…), mais plutôt des réseaux clientélistes dont les patrons respectifs revendiquent  aujoud’hui (tout en s’en défendant) une représentation communautaire (que les institutions ne leur assure pas).

Melhem Chaoul se permet de revisiter l’histoire libanaise à partir de la prémisse “ما في دولة بهالبلد” en la déformant systématiquement. Il oublie que la France nous avait doté d’un système judiciaire aussi compétent qu’efficace, que sous le mandat de Camille Chamoun les capacités de l’Etat ont été renforcés (politique économique, politique étrangère, début de la planification et de l’expansion de l’éducatif publique), que sous Fouad Chehab il y a eu à la fois des reculs et des avancés, que sous Charles Helou l’Etat a renforcé son emprise sur plusieurs secteurs économiques (bancaire et aviation), et que même la guerre civile n’a pas empêché l’accroissement de l’Etat (surtout le secteur éducatif et l’administration publique). Dire que l’Etat Libanais est né incapable est une insulte au pays et à notre intelligence. On croirait entendre Hafez el-Assad dont le discours avait comme seul but de déligitimer le Liban.

Et puis, le pon-pon: “C’est ainsi que le pays a pu fonctionner de novembre 2006 à mai 2008 avec un Parlement bloqué qui déniait toute légitimité au gouvernement en place et que la présidence de la République est restée vacante pendant six mois”. Ceci n’est pas la preuve de l’absence de l’Etat, mais au contraire de sa solidité. Les services ont continué à fonctionner en dépit d’une crise du régime extrêmement grave… une crise du régime qui n’a pas affecté le pouvoir en dépit des blocages institutionnels (qui ont commencé avec la neutralisation du Conseil Constitutionnel et de la présidence de la République par le Quatorze Mars®, et ont été suivi par la neutralisation du Parlement et la déligitimation du gouvernement par le tandem Hezbollah-Amal). Le problème est manifestement pas celui de l’absence de l’Etat mais du comportement de ses agents (surtout les ministres, le Premier ministre et le Président de la Chambre), et de l’absence de mécanismes institutionnels correcteurs (arbitrage, dissolution, révocation…). Mais ceci pourrait fâcher quelques personnes en leur faisant assumer leur responsabilité… donc répétons en coeur: ما في دولة بهالبلد. une formule consensuelle dont l’effet est soulageant.

2 Responses to “وين الدولة, la rengaine de Sibylle R”

  1. randa said

    dommage qui’il y ait autantde cliches et de raccourcis dans cet article.
    c’est vrai que l’etat est le premier employeur et il est present partout. mais cela ne veut pas dire qu’il ne recule pas. il y a moins de 50% de la population qui a une couverture sante (ou retraite) couverte par la CNSS, suivant les statistiques de l’Etat. c’est bien moins qu’en 1973. donc l’etat recule. il y a un rationement de l’electricite et de l’eau. ce qui n’etait pas le cas en 73, en tt cas pas dans cette maniere systematique. dc l’etat recule. il y avait des institutions et des mecanismes d’etat qui aidaient les unions d’agriculteurs, d’artisans, en fixant des quotas de production, et qui garantissait les taux de changes pour les plus demunis. ceci a ete bloque dans les annees 90. donc l’etat recule. les ecoles publiques enseignait le bac libanais. il suffisait de le reussir pour etre admis ds les facs europeennes. maintenant les libanais achetent une nationalite d’afrique bananiere pour etre autorise a passer plutot le bac international. les ecoles publiques libanaises ont un taux de reussite qui recule. donc l’etat recule. les transports en communs, la collecte des dechets, l’administration de la poste, des telephones ont ete entierement ou partiellement privatises. donc la presence de l’etat recule.

    enfin, les mesures prises pour gripper l’etat durant “l’occupation” n’ont pas encore pu ete corrigees, depuis pres de 5 ans que la Syrie est sortie. or, il a fallu moins de temps pour les defaire…. ce qui prouve qu’il n’y a pas vraiment de notion veritables sur le role de l’etat.

    vous dites qu’il y a emprise grandissante de l’etat. a part dans le nombre de fonctionaires, je ne vois pas ou. donc merci d’illuster.

    enfin, pour finir, le citoyen libanais est peu rigoureux dans ses raisonnements. on entendant ds la meme phrase que les gens ne savent pas conduire, et qu’ils ont achetes le permis a leurs enfants, que l’alcool est partout, mais qu’on ne veux pas la taxer, que les gens sont racistes mais qu’on comprends qu’on ne nage pas avec sa bonne, et enfin, qu’il n’y a pas d’etat mais que Hezballah est un etat ds l’etat.

    face a la paresse mentale, il y a un effort a faire tous les jours….

    • Merci beaucoup pour ton commentaire Randa,
      En gros nous sommes d’accord sur le fond. Notre différent est d’ordre terminologique.

      Dans ma terminologie, l’Etat Libanais “avance” depuis toujours au sens où il étend son emprise sur toute chose. Personnellement, je suis pour que l’Etat “recule“, c’est-à-dire lâche son emprise sur toute chose publique et privée: je ne suis pas un fan de la politique scolaire libanaise (indépendamment de la qualité de l’éducation publique), ni du système de sécurité sociale, ni de la politique fiscale, ni de la politique médiatique, ni de la politique de défense, ni de la politique bancaire, ni la politique d’eau, ni la politique d’électricité… Personnellement, je voudrais voir moins d’État, et non pas plus d’Etat.

      De ton côté, tu associes l’avancée ou le recul de l’Etat à la qualité de ses services. A mon avis, ce sont là des questions extrêmement différentes. L’État libanais n’a cessé de croître en même temps que la qualité de ses services a diminué. Personnellement, je parie pour l’inversion de cette équation: moins d’État pour de meilleurs services (privés et étatiques).

      De la même manière dont je m’oppose à la terminologie de Sibylle Risk qui qualifie d’absent quelque chose de bien présent (ce qui oblitère la question dysfonctionnement institutionnel et la responsabilité des acteurs politiques), je m’oppose à la terminologie du recul et de l’avancée de l’Etat, qui oblitère les choix politiques qui ont conduit à l’abaissement de la qualité des services que l’Etat gère de manière directe ou indirecte (en accordant des monopoles d’exploitation extrêmement réglementés).

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