Worried Lebanese

thought crumbs on lebanese and middle eastern politics

Language contre language

Posted by worriedlebanese on 13/02/2010

A la différence de ses collègues, Anne-Marie el-Hage ne semble pas avoir de prétentions journalistiques. C’est en tant que citoyenne qu’elle grogne dans les pages de l’Orient Le Jour, puisant de son expérience,  de sa vie quotidienne (c’est à peu près ce que font tous ses collègues du journal, mais passons).
Aujourd’hui, elle nous donne rien moins qu’une petite leçon sur le language! Cette leçon porte sur le language confessionnel au Liban, mais en réalité elle se révèle une excellente leçon en language journalistique libanais.
Sa leçon se compose en deux parties: une définition suivie d’une illustration. La définition est très vague et se réduit à une typologie extrêmement floue qui distingue entre un language confessionnel ordinaire (“quotidien”) et un language confessionnel “discriminatoire” (“qui dérape”).

  1. Le language confessionnel ordinaire est pour elle la conséquence du système confessionnel. Cette présomption en forme de rapport de causalité lui permet de faire l’économie d’une définition, d’une illustration et d’une démonstration.
  2. Le language confessionnel discriminatoire est celui qui l’intéresse. Elle s’y attarde un peu plus puisque tout le mal qu’elle pourrait en dire se rapporteront à l’illustration par un rapport de transitivité simple (encore une fois, aucun besoin de démonstration). Anne-Marie el-Hage préfère l’énumération à la définition. Dans cette catégorie valise qu’elle a créé, elle inclut les “blagues déplacées”, les “convictions-clichés”, les discours haineux de la guerre, les “attaques verbales contre des chefs religieux”, “l’affront à la communauté”, et “l’incitation à la haine”. En somme, elle jette dans la même catégorie les préjugés (et leurs multiples expressions), les propos qui accompagnent des actes meurtriers et la fameuse notion pénale libanaise d’incitation à la haine confessionnelle (en fait beaucoup plus vague dans le texte arabe إثارة النعرات الطائفية et dans la pratique juridictionnelle) qu’elle évoque dans une lecture qui semble extrêmement large et donc répressive.

Après ce semblant de définition du language confessionnel, notre citoyenne syndiquée attaque finalement le sujet qui la taraude et qu’elle présente comme une illustration du language confessionnel “qui dérape”: le prêche d’un prêtre maronite dans une banlieue chrétienne de Beyrouth. C’est par ces mots qu’elle plante le décor et ce sont les informations les plus précises de l’article. Nous ne saurons rien sur le nom du prêtre, de l’Eglise ou même du quartier: l’étiquette confessionnelle suffit aux yeux de l’auteur. Et elle poursuit ce flou dans la description des événements: le prêtre serait coupable “d’attaques verbales contre des chefs religieux d’une communauté musulmane du pays, éclaboussant au passage la communauté dans son ensemble”, ce qui relèverait d’un “affront à la communauté”. Nous ne serons évidemment rien sur ce que le prêtre a dit. L’article ressemble au dispositif d’un arrêt d’une cour de cassation, succinct, abstrait, définitif. Anne-Marie el-Hage traduit les faits en language abstrait, elle les qualifie (comme on le dit en language juridique), rappelle la règle et tranche.

Les lecteurs du journal ne sauront rien sur les propos du prélat. On ne leur donne pas l’occasion de se faire leur propre idée des mots et de l’argument de la personne dont le journaliste parle. Le sujet principal de l’article s’efface devant la figure du journaliste qui se pose en juge. Si le sujet l’intéresse,  c’est au lecteur d’aller chercher les faits en se renseignant auprès de proches, en rapprochant quelques indices essaimés  dans l’article d’autres informations trouvées ailleurs. Mais, à vrai dire, la seule piste que le lecteur pourra prendre est confessionnelle (car c’est finalement la seule que le journal lui laisse)… Et l’information la plus facile à trouver (ailleurs que dans l’article évidemment) est l’identification de “la communauté musulmane”. En gros, la seule information qui transparaît dans cet article est “un prélat s’attaque à une communauté musulmane”… ce n’est pas de l’info c’est une manchette… une manchette sans article! N’est-ce pas un bon exemple du language journalistique libanais? Ne serait-ce pas justement cela l’incitation confessionnelle?

Pour ne pas agir comme elle, voici l’article incriminé: Dérapage verbal par Anne-Marie El-HAGE (13 février 2010).

One Response to “Language contre language”

  1. Maya Mikdashi said

    Dear Worried Lebanese

    I am a Lebanese Phd Student at Columbia University’s Department of Anthropology. For the past year, I have been in Beirut researching the Lebanese legal system and the “secularist” activism that is targeted at it. I would very much like to meet with you and have a conversation. Through my research I have come to many of the same conclusions that you have. Please contact me at mtm2116@columbia.edu.

    thank you
    Maya

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