Worried Lebanese

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De l’islamophobie ordinaire*

Posted by worriedlebanese on 18/07/2009

*Réaction à l’article d’opinion d’Ivan Rioufol “Voila comment s’installe la barbarie ordinaire…”, paru dans le Figaro du vendredi 17 juillet.

Ivan RioufolVous avez remarqué les points de suspension qui terminent le titre de l’article, ou plutôt le laisse ouvert pour indiquer que beaucoup de choses restent à dire. En fait, il aurait été plus juste de le ponctuer avec un deux-points car cet editorial est un véritable réquisitoire où l’auteur exprime méthodiquement tout son dégout sur les Musulmans, un dégout ordinaire puisqu’il est partagé par beaucoup et peut passer inaperçu: une virulente islamophobie de salon dirons nous en détournant l’une de ses expressions. Pour bien saisir les idées fondamentales autour desquels l’article s’articule, il est conseillé de se poser ces trois questions suivantes en le lisant:

  • De quel danger s’agit-il?
  • Quels en sont les symptômes?
  • Qui en est responsable?

Pour mes commentaires, lisez la suite:

Je ne suis pas de ceux qui crient à lislamophobie à chaque critique de la religion musulmane, à chaque dénonciation du comportement des représentants officiels de l’Islam, ou à chaque condamnation d’une politique gouvernementale d’un pays musulman. Au contraire. Mais il serait malheureux que l’accusation d’islamophobie se transforme en un moyen de faire taire l’adversaire et d’empêcher toute analyse critique d’une politique ou même d’un comportement religieux, à l’image de l’accusation d’antisémitisme. Toutefois, il est impensable de garder le silence lorsqu’on voit une expression aussi claire de la haine de l’Autre, quel qu’il soit.

Et si,  lecteur, tu as cherché à répondre aux questions que j’ai posé plus haut, tu as certainement réalisé qu’Ivan Rioufol considère que le danger vient de l’Islam et de(s) Musulmans, que les symptômes sont les crimes perpétrés par ces musulmans (autant de signes de barbarie, d’ensauvagement, d’un monde en friches habité par des fauves, de déshumanisation et de régression, de répétition générale d’une guerre civile! les expressions sont de l’auteur), et que le responsable est l’Etat français qui a permis cette immigration-là et qui ne lutte pas contre cette culture importée (“la lâcheté de la République”). Pour bien mesurer la haine porté par ce blogueur/editorialiste, il faut explorer l’islamophobie sous-jacente du texte et les technique discursives employés par son auteur pour faire passe son message.

  • Sommation idéologiques. Ivan Rioufol accuse la République de lâcheté parce qu’elle tolère “des familles souvent polygames d’où le père est absent” (voudrait-il que la République oblige les pères d’être présents?), par ce que l’école démissionne de “sa mission de transmission des valeurs” (est-ce l’endoctrinement qu’il suggère?), et parce que la police et la justice n’arrivent pas à se faire respecter (et pourtant elles sévissent, donc que souhaiterait-il un Etat libéral pour les Français “de souche” et un Etat policier pour les Français “issus de l’immigration extra-européenne”?). Il est évident pour lui que le combat est culturel, et la République n’arrive pas à imposer ses valeurs! Ses valeurs-là ne sont évidemment pas énumérés, mais cela ne les empêchent pas d’être utilisées comme un en étendard, et comme un instrument de combat.
  • L’exemplarité paradoxale & les parallélismes sélectifs. Pour soutenir sa condamnation de(s) musulmans et l’Islam, Ivan Rioufol fait appel à “des juifs”, à “la communauté juive”, aux “intellectuels juifs français” et aux “belles âmes qui veulent de bon droit protéger l’identité d’Israël”. Ceci lui permet d’opposer un Autre bénéfique, en l’occurrence le judaïsme, à un Autre maléfique, en l’occurrence l’Islam.
    • L’Autre bénéfique, qui est nommé, est bon en dépit des “défauts” que le bloggeur/éditorialiste perçoit et souligne: ils ont “contribué à la communautarisation de la société”, et souffrent du communautarisme, d’une trop grande générosité cosmopolite et d’un attachement plus grand à l’identité d’Israël qu’à l’identité de la France. Remarquons que ces “défauts excusés” sont des arguments généralement qualifiés d’antisémites.
    • L’Autre maléfique reste innomé. Mais il est facile à reconnaître: il est issue d’une “immigration extra-européenne”, profiteuse de l’aide sociale (puisqu’elle bénéficie “d’un logement, d’un revenu de solidarité active, de la couverture maladie universelle, des allocations familiales et de la scolarisation des enfants”). Il est petri de “haines”, d’une “obsession antijuive”, d’un “antisemitisme ordinaire”, de “l’antisémitisme […] des cités à l’abandon”, d’un “nouveau racisme issu des banlieues”.
  • Extrapolation & glissements. Rioufol cite la sociologue Jacqueline Costa-Lascoux qui nous dit que le gang “est hétéroclite mais symptomatique de la ‘banalité du mal’ qui se développe dans certains quartiers sur fond de fracture identitaire et d’affichage ethnique”. Le blogueur/editorialiste  enchaîne et nous explique que “Ces repliements raciaux et religieux, issus d’une folle immigration de peuplement, empêchent l’intégration”. Cette remarque qui se présente comme “explicative” détourne en fait l’argument de la sociologue. Il neutralise toutes les nuances de la sociologue, stigmatise les habitants des “ghettos” en leur étendant les conclusions d’une analyse qui se limite aux seuls gangs criminels, et fait disparaître l’argument socio-économique sur lequel la sociologue base ses conclusions. Nottons que cet argument est pour lui l’apanage d’antisémites qui “minimisent ces haines, comprises comme la réponse à une misère sociale et à une discrimination”.
  • Implicites. J’évite généralement de parler d’implicites parce que cela équivaut souvent à un procès d’intention. Toutefois, l’islamophobie de l’auteur transparaît tellement dans ce texte qu’il serait malhonnête de se cacher derriere le fait qu’elle n’est pas explicitement nommée pour la nier. Le blogueur/édiotrialiste est assez habile. Il évite les démonstrations, et préfère juxtaposer des arguments qui en réalité convergent vers une même conclusion: aux yeux d’Ivan Rioufol, le danger vient de l’Islam et de(s) Musulmans, les symptômes sont les crimes perpétrés par ces musulmans qui habitent des ghettos en banlieue, et le responsable est l’Etat français qui a permis cette immigration-là et qui ne lutte pas contre cette culture importée. C’est un peu l’argument du Front National, non?

5 Responses to “De l’islamophobie ordinaire*”

  1. Patrick said

    Rioufol est un excité notoire, un membre de cette extrême droite fanatiquement pro-israélienne et raciste envers tout ce qui est arabe ou musulman.

    J’ai un jour demandé au directeur du Figaro pourquoi il employait cet intégriste. Il m’a répondu franchement : “une partie de notre lectorat est d’extrême droite et aime beaucoup ce style. Lorsque Max Clos est mort (le prédecesseur de Rioufol, tout aussi fanatique) nous avons reçu beaucoup de lettres réclamant un nouveau chroniqueur avec les mêmes idées. Nous avons trouvé Rioufol. Il est extrême et ses thèses simplistes, mais cela plaît beaucoup. Ces idées sont dans l’air du temps.”

    Dans les années 30, Rioufol aurait probablement été antisémite et aurait écrit dans Je suis partout contre les juifs. Aujourd’hui, il écrit dans Le Figaro contre un islam dont il ne connait rien.
    A toutes les époques, il y a des gens qui flattent les instincts primaires et construisent leur carrière en alimentant la haine et la peur. Les sionistes ultra et les lepénistes sont les deux groupes qui adorent le plus la prose de Rioufol.

    Avant Ilan Halimi, le même gang des barbares avait kidnappé pluieurs non-juifs pour les extorquer, mais cela Rioufol ne le dit pas, et personne n’en parle, comme personne ne parle de ce musulman qui a été tué froidement à Lyon à la même période.

    Si les saoudiens avaient un peu de dignité, ils exigeraient de Dassault, le propriétaire du Figaro, auquel ils achètent des armes pour plusieurs milliards chaque année, de virer Rioufol, qui insulte leur religion toute les semaines. Dassault le virerait en une demi-heure car seuls lui importent ses intérêts commerciaux.

    Mais les Saoudiens (le régime) sont des hypocrites.

    • Merci beaucoup Patrick pour ces informations que tu apportes.

      Je suis tout à fait d’accord avec toi en ce qui concerne les thèses simplistes et extrémistes qui transparaissent dans cet article d’Ivan Rioufol. Toutefois, je ne pense pas qu’il soit seulement islamophobe et qu’il faille le transposer dans les années 1930 pour le découvrir antisémite. Il adopte ici un grand nombre d’arguments à d’antisémites passés et présent, à l’encontre des “Juifs”. Mais bon, ils palissent face à son réquisitoire islamophobe.

      Toutefois, la réaction séoudienne que tu souhaites de tout coeur me laisse un peu perplexe. Personnellement, j’aurai très peu apprécié une telle pression financière séoudienne tendant à censurer un journal français au nom de la protection de leur religion. D’abord, l’Arabie Séoudite n’est pas la mieux placé pour donner des leçons en ce qui concerne le respect des religions “étrangères” ou minoritaires. Ensuite, cette pression serait indirecte, invisible et censurante.
      N’est-il pas préférable qu’une association musulmane ou que les représentants de l’Islam Français intentent un procès contre le Figaro et Ivan Rioufol? Au moins cela encouragera un débat public (aussi urgent que nécessaire) autour de la question de la diversité et de l’islamophobie en France.

  2. Patrick said

    Tu as bien sûr raison sur les principes et sur le fond, sur le fait de rejeter la censure d’où qu’elle vienne, tu as aussi raison sur le fait qu’il peut être à la fois islamophobe et antisémite, et surtout à la fois sioniste et antisémite.

    Mais les procès ne servent qu’à alimenter la propagande anti-musulmane. Voir le procès contre Charlie Hebdo qui leur a permis de poser en héros et en victime des obscurantistes qui veulent censurer. Alors qu’en un coup de fil, ni vu ni connu, les saoudiens pourraient faire virer Rioufol comme d’autres ont fait virer Labévière de RFI, en évoquant un faux prétexte.

    Le procédé est choquant bien sûr, mais ce qui est encore plus choquant, c’est l’attitude des Saoudiens qui prétendent être les défenseurs de la foi, et qui font des surenchères, alors que ce sont eux qui, dans les faits, en achetant des armes à Dassault, lui permettent de financer le Figaro qui déverse sa haine contre les musulmans.

    • C’est justement l’approche “ni vu, ni connu” qui me gène. Je préfère les débats publics. Je me souviens du numéro spécial de Charlie Hebdo suite à l’affaire des caricatures danoises, mais je n’avais pas suivi le procès contre Charlie Hebdo, donc je ne peux pas juger de ce précédent judiciaire. Mais même si le jugement a été en faveur de Charlie Hebdo, ceci ne justifie pas à mon avis la cessation du combat pour le respect des groupes ethniques et religieux (ce qui est différent du respect de leur sensibilité religieuse).
      Personnellement, je n’avais pas trouvé choquante sa décision de publier les fameuses caricatures danoises, même si j’estimais l’approche du magazine extrêmement racoleuse et sa justification ridicule. Toutefois, c’est l’ajout d’un petit dessin “fait maison” avec un commentaire où le Prophète s’apitoie en s’exclamant : « C’est dur d’être aimé par des cons » et une légende “Mahomet débordé par les intégristes” que j’ai trouvé injurieux pour les fidèles puisqu’elle va, à mon avis, au-delà de la liberté d’expression puisque c’est une injure à caractère islamophobe. Il aurait suffit de remplacer “les intégristes” par un “des intégristes” en montrant par exemple des gens qui saccagent une église ou brûlent une représentation officielle danoise (comme c’était le cas au Liban) pour que le message soit transformé et reprenne son caractère critique…

  3. On “oublie” trop souvent de préciser que ces caricatures sont parues dans le Jyllands-Posten, un quotidien de droite, qui a fait bien souvent l’éloge des partis européens d’extrême-droite. Charlie-Hebdo, qui se revendique de la gauche radicale (!), a tout intérêt, de ce point de vue, à ne pas faire étalage de ses sources fachisantes. Elles feraient désordre, même avec une ligne éditoriale de moins en moins cohérente – et de plus en plus en faveur des puissants, cf. l’affaire Siné http://www.politis.fr/L-affaire-Sine,4287.html et la nomination de l’hypocrite Philippe Val (rédacteur en chef de Charlie Hebdo à l’époque des caricatures, et par conséquent martyr autoproclamé de la liberté d’expression) par le président Sarkozy en personne, au poste très convoité de directeur de Radio France. http://www.acrimed.org/article3138.html

    Au fond, cette histoire de caricatures a simplement montré – une fois de plus – l’islamophobie avérée d’une gauche française qui ne parvient pas à appliquer ses principes abstraits et universels au-delà des frontières nationales. Et encore. Car le “libéral-libertaire” Charlie Hebdo n’a pas reconnu aux Françaises de confession musulmane la liberté,justement, de choisir leur vêtement.

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